Le brevet de Blackboard, en français

Les brevets sont délivrés pour des inventions. La question qui se pose est donc : qu’a donc inventé Blackboard dans le domaine de l’apprentissage en ligne ? Rappel : pour être brevetable, une invention doit être à la fois nouvelle et non évidente.

Voici, empruntée à Michael Feldstein et à Alfred Essa, une traduction en termes non juridiques du brevet de Blackboard. Est-ce vraiment une invention ? À vous de juger !

Description du brevet de Blackboard

  • On définit les utilisateurs, les cours et les fichiers de données
  • L’accès d’un utilisateur à un fichier de données particulier est basé sur son rôle et son appartenance à un cours
  • Les fichiers de données sont stockés sur un serveur et récupéré par un utilisateur sur son ordinateur personnel via un réseau

Génial, personne n’y avait encore pensé ! Passons à la suite.

  • Un fichier de données peut être un fichier d’annonce, un fichier d’information de cours, un fichier d’information administrative, un fichier de devoir ou une boîte de dépôt (boîte à lettres)
  • Un fichier de données peut être transmis de façon synchrone ou asynchrone
  • Les utilisateurs peuvent non seulement lire, mais également écrire dans les fichiers de données, suivant leur rôle dans un cours
  • Un enseignant (un des rôles possibles pour un utilisateur) peut composer un examen à partir d’une banque de questions
  • Un enseignant peut donner une note à des fichiers de données et l’étudiant peut lire cette note

Et ça continue (on croit rêver) !

  • Un utilisateur doit s’annoncer (mot de passe) avant de pouvoir accéder à un fichier de données d’un cours
  • Une page web avec des hyperliens peut être présentée aux utilisateurs
  • Un hyperlien, une fois sélectionner, peut mener à un fichier de données
  • Dans certains cas, un lien peut appeler un outil de communication

Brillant et vraiment innovant, jusqu’ici ! Voilà la description du système inventé par Blackboard. Venons-en maintenant aux méthodes.

  • Déterminer quel utilisateur a quel rôle
  • Transférer des fichiers de cours vers le serveur pour le stocker
  • Permettre l’accès aux fichiers de cours suivant le rôle de l’utilisateur

Et là, ça devient vraiment complexe, car le système, rendez-vous compte, doit être capable de

  • Déterminer qu’au moins un des fichiers de cours et le fichier de devoir
  • Permettre aux étudiants de transférer leurs fichiers sur le serveur
  • Permettre à l’enseignant de mettre une note de sorte que seul l’étudiant associé à la note puisse la voir
  • Permettre à l’enseignant d’effectuer une analyse statistique des notes données à toute une classe
  • Permettre à l’enseignant de rendre disponible l’analyse statistique à ses étudiants
  • Permettre à l’enseignant de rendre disponible un outil de communication synchrone ou asynchrone

C’est tout ! Voilà toute l’invention de Blackboard. Une fois le bla-bla juridique retiré, il est patent qu’il n’y a là rien du tout.

L’e-Learning breveté !

L’office des brevets des États-Unis a accordé à la société Blackboard un brevet sur l’enseignement en ligne. Plus exactement, le brevet est intitulé «Internet-Based Education Support System And Methods».

Presque simultanément, Blackboard a porté plainte contre un des ses nombreux concurrents, la société canadienne Desire2Learn:

On Wednesday, July 26, Blackboard Inc. issued a press release about a patent that was issued to them by the U.S. Patent & Trademark Office. That day, Blackboard Inc., a Washington, D.C. corporation, filed suit against Desire2Learn Inc. in the U.S. District Court for the Eastern District of Texas, alleging that Desire2Learn is infringing on the patent Blackboard announced that day.

Blackboard a de plus des demandes de brevets en cours dans d’autres pays du monde, y compris dans l’Union Européenne (où à ce jour, comme chacun sait, les brevets logiciels sont illégaux).

In addition, patents corresponding with the U.S. patent have been issued in Australia, New Zealand and Singapore and are pending in the European Union, China, Japan, Canada, India, Israel, Mexico, South Korea, Hong Kong and Brazil.

L’annonce de cette idiotie a fait du bruit dans le landerneau. Elle démontre à quel point les brevets logiciels sont ineptes et stupides. En effet, quoique son PDG en dise, Blackboard n’est pas un thought leader dans le domaine. Au contraire, cette société a souvent freiné des quatre fers pour intégrer des innovations, par exemple les RSS.

Il est vraisemblable que l’objectif de Blackboard est de tuer la concurrence que leur font les logiciels open source de gestion d’apprentissage en ligne, comme Moodle, Sakai, Claroline, Ilias, et j’en passe…

En fait, il est peu probable que Blackboard attaque de front ces logiciels libres. Il lui suffira de créer suffisamment de peur dans la communauté des juristes, qui évitent comme la peste les risques de procès éventuels. Cette technique de désinformation, appelée FUD, est bien connue des éditeurs de logiciels commerciaux. Elle consiste à instiller la crainte, l’incertitude et le doute (Fear, Uncertainty and Doubt pour FUD) dans la tête des décideurs sur la perennité ou la qualité des logiciels libres.

La stratégie de Blackboard est donc d’assigner en justice un concurrent (d’ailleurs, pourquoi Desire2Learn ?) pour voir comment réagira le tribunal. Si le juge acquitte Desire2Learn, tant pis. Si au contraire il décide qu’il y a effectivement une violation de brevet, tout le monde des juristes et des managers aura peur et Blackboard aura gagné !

En effet l’on peut bien imaginer comment pourrait réagir un recteur d’université ou de collège, si les enseignants lui demandent d’utiser Moodle ou un autre LMS libre : «On ne peut pas utiliser Moodle (ou Sakai ou Claroline ou …) parce que nous nous exposerions à une action en justice de Blackboard, et nous n’avons pas les moyens financiers d’y faire face, même si nous gagnons.»

Pour se défendre, il faut que dès ce premier procès, Blackboard perde, et pour cela que démonstration soit faite de l’antériorité de nombreux systèmes de gestion d’apprentissage en ligne. Rappelons que la demande de brevet date du 30 juin 2000. Pour cette raison, la communauté Moodle, mais aussi la communauté Internet dans son ensemble sont en train de collecter de telles preuves d’antériorité, que l’on peut consulter ici : Online Learning History et History of virtual Learning environments.

Si la stupidité de la brevetabilité des logiciels était encore à démontrer, c’est maintenant chose faite !